Vladimir HOLAN
La poésie de Vladimir Holan est dans son projet même déroutante. Une des toutes premières impressions que l’on en reçoit est celle d’une lutte menée dans un espace abstrait, difficilement accessible. Impression cependant très vite corrigée par la rencontre de poèmes qui sont d’une brutalité telle que l’opposition entre abstrait et concret est vidée de toute signification.
Si abstraction il y a, un mouvement lui est imprimé qui fait que ce qu’il y a de concret en elle, précipite. On le voit à l’usage étendu, inattendu, des adverbes de mouvement. Tout bouge, même la statue qui «s’amoncelle vers son propre poids.» (Flatus Vocis, in L’ABÎME DE L’ABÎME). Et tout, dans le même mouvement, se nie soi-même.
Ces poèmes et le monde dans lequel ils nous font vivre sont sous l’emprise toute-puissante de l’auto-négation. Ce qui est en œuvre, c’est à la fois un approfondissement extrême de ce qui est porté sous l’attention et un déplacement de toutes les limites connues. Cela produit une ironie radicale et sans grimaces, sans mise en scène de soi, à laquelle rien n’échappe.
«L’indifférence elle-même
peut dans un piètre sursaut
se mettre à espérer»
(Le rideau qui tombe).
Parmi les premières victimes de cette toute-puissance, les objets poétiques. Ainsi de l’éternité qui n’est plus ni un enchantement ni la source d’une frayeur sans fond, mais simplement (c’est la définition des physiciens) l’absence complète d’événement donc de temps (Sans, in L’ABÎME DE L’ABÎME). L’amour «lui aussi est jaloux. Parfois / de soi et de lui-même» (Parfois, in L’ABÎME DE L’ABÎME). «... et de lui-même» : l’auto-négation conduit en toute logique à de ces dédoublements.
Tout est possible. Tout: non pas n’importe quoi, mais l’entrée dans un monde tout à fait déterminé dans ses paradoxes et paré de l’évidence de ce qui est et n’est pas. Il n’y a donc rien de surprenant à voir Le mur qui se bâtit lui-même «et cela de telle façon / qu’il ne pouvait autrement».
Une autre caractéristique de sa poésie est le mélange des tons, des niveaux de langues, des vocabulaires, très dérangeant pour le lecteur français, habitué sans le savoir au respect des convenances.
Il a donné à son vers libre le nom d’«harmonie atonale». « Ce qui m’importait, c’était la sémantique interne des mots. C’est une instrumentation particulière, non tonale. Une disharmonie harmonique. (...) Dans le vers libre, c’est le rythme interne qui m’intéresse, et pas seulement lorsqu’il est modulé, rythmé, mais justement lorsqu’on vous jette comme un marin sans compas en haute mer. Et vous cherchez un phare. Je le dirai encore autrement : tout le concret est enveloppé de brouillard. Le poète redécouvre aussi ce que les gens ne voient déjà plus, ce que le diaphragme leur cache. Nous nous sommes habitués. L’habitude tue toute chose. J’ai tenté de faire une nouvelle langue à partir du vers libre. Je suis parti de la métrique, puis de l’étude du vers libre, j’ai suivi son impulsion rythmique, ses variantes et métamorphoses. De plus en plus je quittais le mètre et tentais de conquérir le rythme interne des images, leur rapport de causalité, leur interdépendance. Comme les maillons d’une chaîne. Il s’agissait donc d’une harmonie différente, interne, non pas d’une harmonie tonale.» (Vladimir Justl, Quelques remarques au sujet de Holan, Plein Chant n°46 -47).
Vladimir Holan est né le 16 septembre 1905 à Prague. «Père était un homme étrange. Mélancolique, replié sur lui-même. Et malchanceux. Le sort en fit un employé, il en mourut, Maman était merveilleuse. Moi je suis né ténébreux et cela m’est resté.»
De 1927 à 1934, il est employé dans une caisse de retraite.
En 1929, il fait un voyage en Italie qui trouvera des échos dans plusieurs de ses œuvres.
En 1930, il publie les premiers poèmes qu’il reconnaît pour sien (LE TRIOMPHE DE LA MORT, poèmes de 1927 – 1928).
En 1935, il signe le «Manifeste des intellectuels tchèques» pour sauver les victimes de la terreur nazie et le manifeste «Fidèles nous resterons» en hommage à Masaryk.
À partir de 1938, il écrit des poèmes pamphlétaires : SEPTEMBRE 1938 ; REPONSE A LA FRANCE (contre la conférence de Münich) ; LE CHANT DE LA NUIT DES ROIS, «à la mémoire des morts en Abyssinie, en Espagne et en Chine», ce recueil est saisi par la censure.
La Tchecoslovaquie est occupée par les nazis en 1939. Il cesse toute publication en revue jusqu’à la fin de la guerre. Il vit, isolé, essentiellement de traductions (Gongora, Rilke, Baudelaire, Lermontov). «Ce que fut pour moi l’occupation, je l’ai dit dans mes vers et dans le journal Hardes, os, peaux : l’impuissance.»
Mai 1945, soulèvement de Prague, libération par l’armée soviétique. Il publie «Merci à l’armée soviétique». En 1946, il édite les Chants du camp de concentration de son ami Josef Capek, mort à Bergen-Belsen ; il entre au Parti communiste tchèque.
En 1947, il publie LES SOLDATS ROUGES et À TOI.
En 1948, l’édition du texte complet de LEMURIA et d’une traduction de Rilke sont refusées. En octobre de la même année, il reçoit Prix national des lettres pour «l’œuvre réalisée depuis 1945 où le poète exprime l’effort du peuple techèque dans l’édification du nouvel ordre social et sa reconnaissance à l’Union soviétique.»
Il déménage dans une vieille maison de l’île de Kampa, au centre de Prague ; deuxième période d’isolement quasi complet (après celle de l’occupation) qui dure jusqu’en 1968. Il reprend son activité de traduction.
En janvier 1949, lors d’une soirée dans une taverne, Jaroslav Seifert et lui-même, en présence de quatre écrivains communistes, se livrent à des comparaisons entre la poésie française et la poésie soviétique ; ils sont dénoncés par le poète Jiri Taufer et les «deux réactionnaires moralement pourris» sont interdits de publication.
Le pouvoir réédite ses recueils «rouges» des années ’45, ’46 et censure le reste.
Il perd des amis dans les procès staliniens des années 1950 – 1954. En 1950 Josef Palivek est condamné à 20 ans de prison, Jan Zabradnicek à 13 ans. En 1951, Zavis Kalenda est exécuté avec neuf autres personnes. Son ami le poète Konstantin Bebl est exclu du PCT et se suicide.
Vladimir Holan réintègre l’église catholique en octobre 1950, il est exclu du Parti communiste en novembre. Vend des transcriptions calligraphiques de ses poèmes, «Rhymes to be traded for bread».
En 1957, UNE NUIT AVEC HAMLET et TOSCANE sont refusés à l’édition.
En 1961, on lui propose des éditions partielles (censurées) de MAIS IL Y A LA MUSIQUE et de HISTOIRES, il refuse, fait détruire HISTOIRES à la composition.
En 1962, son ami Vladimir Justl impose la publication de Mozartiana, ils font le plan des Œuvres complètes, onze volumes dont le dernier paraîtra en 1988.
Le seizième congrès du PCT qui décide d’un «dégel» a lieu en décembre 1962 ; en 1963, publication de MOZARTIANA (poèmes écrits en 1935 puis dans la période 1952 – 1954), SANS TITRE (poèmes de 1936 – 1947), HISTOIRES (poèmes de 1948 – 1945). Premières représentations de UNE NUIT AVEC HAMLET. En 1965, publication de DOULEUR. Son soixantième anniversaire le voit reconnu, il reçoit des prix, le premier volume des Œuvres complètes est publié.
Au cours du «Printemps de Prague» de 1968 (Dubcek ouvre une expérience de «socialisme à visage humain»), il est nommé «artiste national». Entrée des troupes du Pacte de Varsovie à Prague le 21 août ; troisième période d’isolement.
La publication de ses œuvres complètes est interrompue de 1970 à 1976.
Sa fille meurt en avril 1977 ; il cesse d’écrire ; il subit un accident vasculaire cérébral en août. Il meurt le 31 mars 1980.
[Cette biographie, écrite d’après « Une vie » par Olga Spilar, Plein Chant n°46 -47.]
L’œuvre de Valdimir est écrite pour la plus grande part dans la solitude ; elle s’est affrontée très tôt aux censures d’avant-guerre, des nazis, des communistes, aux stéréotypes et malentendus organisés par les censeurs mêmes, et elle doit encore se frayer un chemin au travers des images toutes faites.
Il n’est pas exagéré d’affirmer que Vladimir Holan est encore largement méconnu et sous-estimé en France.
La réception de la poésie de Vladimir Holan en langue française a connu pour l’essentiel deux époques.
Au milieu des années ’60, suivant de peu les publications tchécoslovaques du «premier dégel», et dans les échos du Printemps de Prague de 1968, Dominique Grandmont donne des traductions des grands poèmes et recueils écrits dans les années ’50 — DOULEUR, UNE NUIT AVEC HAMLET.
Au début des années ’90, dans le renouveau de la poésie étrangère traduite, deux écrivains tchèques établis en France, Erika Abrams et Patrick Ourednik ont, séparément, traduit des recueils de la dernière période d’écriture de V. Holan. Dans la même période, Yves Bergeret et Jiri Pelan publient MOZARTIANA. Et c’est en 1991 que paraissent deux numéros spéciaux de revue consacrés à Vladimir Holan (Plein Chant, La Revue de Belles Lettres).
TOSCANE a été publié par Yves Bergeret et Jiri Pelan en 2001.
On espère de nouvelles traductions de DOULEUR, UNE NUIT AVEC HAMLET.
Ce qui serait magnifique, ce serait une traduction cohérente et complète du volume VIII des Œuvres complètes, NOCTURNE; MURS ; UNE NUIT AVEC HAMLET ; UNE NUIT AVEC OPHELIE; TOSCANE.
Et, à lire les extraits des journaux et proses poétiques traduits par Patrick Ourednik dans Plein Chant n°46 -47, on espère pouvoir lire un jour une traduction du volume IX des Œuvres complètes, Babyloniaca : COLURES; TORSE; LEMURIA; HARDES, OS, PEAUX.
Quel éditeur, quels traducteurs s’y mettront ?
Recueils de Vladimir Holan & extraits parus en traduction française
On reprend ici, légèrement modifiée, la bibliographie publiée sur le site de la librairie Compagnie :
www.librairie-compagnie.fr/tchecoslovaquie...
Les livres sont classés par ordre chronologique de parution en tchèque.
MOZARTIANA (1963), traduit du tchèque par Yves Bergeret et Jiří Pelan., Fontfroide Le Haut, éditions Fata Morgana, collection Dioscures, 1991, bilingue, 72 p., 11.43 €.
TOSCANE (1963), traduit du tchèque par Yves Bergeret et Jiří Pelan, Saint-Pierre-La-Vieille, éditions Atelier La Feugraie, collection L’Allure du chemin, 2001, 54 p., 9.91 €.
UNE NUIT AVEC HAMLET (1964), traduit du tchèque par Dominique Grandmont, préface de Louis Aragon. Paris, éditions Gallimard, collection « Du monde entier », 1968, VIII-64 p., épuisé. Repris dans la collection Poésie / Gallimard.
DOULEUR (1965), traduit du tchèque et préfacé par Dominique Grandmont, bibliographie par Angelo Maria Ripellino, Éditions P. J. Oswald, collection La Poésie des pays socialistes, 1967, 128 p., épuisé — réédition avec une préface de Nicolas Bouvier : Genève, éditions Metropolis, collection Poésie. ISBN 2-88340-022-9. 1994, 124 p., 17.10 €.
À TUE-SILENCE (1977), traduit du tchèque par Patrick Ouredník. Paris, Revue K, 1990, épuisé.
L’ABÎME DE L’ABÎME (1982), traduit du tchèque par Patrick Ouredník. Bassac, éditions Plein Chant, collection « L’Enjambée », 1991, bilingue, 208 p., 13.72 €.
PÉNULTIÈME (1968-1971 ; 1982), choix et traductions du tchèque de Erika Abrams, présentation d’André Velter. Paris, éditions de La Différence, « Orphée » n° 49, 1990, 128 p., épuisé.
HISTOIRES, choix de poèmes, traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont. Paris, Éditions Gallimard, collection « Du monde entier », 1977, 240 p., 10.08 €.
[Extraits des recueils Histoires, (Příběhy, 1970) ; L’antre aux mots (Jeskyně slov, 1965) ; Mais il y a la musique (Ale je hudba, 1968) ; Lamentation, (Lamento, 1970) ; Le dernier combat (V posledním tazeni; ) ; Documents (Dokumenty, 1976)].
UNE NUIT AVEC HAMLET ET AUTRES POÈMES (1932-1970), traduit du tchèque et présenté par Dominique Grandmont, préface de Louis Aragon. Paris, Éditions Gallimard, collection « Poésie / Gallimard » n° 341, 2000, 360 p., 9.15 euros. Reprend les deux volumes de traductions de Dominique Grandmont publiés précédement chez Gallimard, traductions légèrement retouchées et mises à jour.
BÁSNĚ. Quelques poèmes, traduit du tchèque par Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek, postface de Jan Vladislav, Havlíčkův Brod, illustrations de Bohuslav Reynek. [Grenoble], Romarin-Les Amis de Suzanne Renaud et Bohuslav Reynek, 2002, 52 p., bilingue.
Quelques poèmes publiés en revues
Europe n° 351-352, 1958 / n° 569, 1976.
Action poétique n° 38, 1968.
Argile n° 3, 1974 ; Trialog, 9 poèmes traduits par Nicolas Chastelin.
L’Ire des vents n° 5, 1982 ; En chemin, 9 poèmes trad. Vera Linhartova et Jean-Claude Schneider.
Nulle part n° 3, avril 1984 / n° 6, 1985 ; extraits de LEMURIA (1940), prose, traduit par Erika Abrams.
Nota bene n° 20-21-22, 1988 ; Les Murailles, 8 poèmes traduits Erika Abrams.
Recueil n° 10, 1988 ; 10 poèmes traduits Petr Kral.
Études & articles sur l’œuvre de Vladimir Holan
« Vladimír Holan », dossier rassemblé et présenté par Patrick Ourenik ; textes et poèmes de Vladimír Holan ; études de Bedřich Fučik, Vladimír Justl, Peter Král, Věra Linhartová, Claude Mouchard, Angelo Maria Ripellino, Jaroslav Seifert, Olga Špilar, Alexandre Stich, Jan Vladislav ; traductions du tchèque par Erika Abrahams, Nicolas Chastelin, Ivo Fleischmann, Xavier Galmiche, Dominique Grandmont, Věra Linhartová et Jean-Claude Schneider, Patrick Ourenik, Florian Rodari, bibliographie, numéro spécial de Plein Chant, [Bassac], Éditions Plein Chant, n° 46-47, 1991, 192 p., illus.
« Vladimír Holan », présentation de David France Jakubec ; textes et poèmes de Vladimir Holan ; études et témoignages de Václav Černý, Bohumil Doležal, Václav Havel, Petr Král,traductions du tchèque par Dominique Grandmont, David France Jakubec (les 20 pages de Retour, extrait d’Histoires), Anna Kareninová-Fureková, Katia Křivánek et Jean-Claude Schneider, Jan Rubeš, Jean-Claude Schneider, numéro spécial de La Revue des Belles Lettres, [Genève], 114e année, n° 1-2, 1991, 224 p., illus., 22.87 €.
Le site de cette revue :
www.culturactif.ch/revues...
Également, études et traduction dans la revue L’autre Europe, n° 32-33, L’Âge d’Homme, 1996, 207 pages. Notamment : P. Ourednik : "L’époque est, ce n’est pas nous !", O. Spilar : "Vladimir Holan versus Tarzan", Vl. Holan : "Probatum est", "Alors ?", et "Colures", Cl. Mouchard : "La nuit débordait de la nuit".
Un récit dont Vladimir Holan est le personnage principal
Bouvier Nicolas: La chambre rouge, Genève, Metropolis éditeur, 1998. 32 pages. ISBN: 2-88340-079-2
« Voyage autour de sa chambre, suivi d’un texte écrit à l’origine comme préface à Douleur, le recueil de poèmes de Holan, qui ne l’a jamais quitté dans ses pérégrinations. »
Pour passer commande : www.editionsmetropolis.ch/Catalogue...
Vladimir Holan sur la Toile
L’article Vladimir Holan dans l’excellent dossier Littérature tchèque de la librairie Compagnie :
www.librairie-compagnie.fr/tchecoslovaquie...
Cet article comprend notice et une bibliographie plus détaillée que celle que l’on trouvera ici. À jour en 2002.
Le site de la librairie Compagnie (recommandée aux personnes de passage au Quartier latin à Paris) :
http://www.librairie-compagnie.fr/
Le monde nocturne de Vladimir Holan, émission du 05 janvier 2002 par Vaclav Richter sur Radio Prague (en français)
www.radio.cz/fr...
Sur la littérature tchèque
Petr Král, La Poésie tchèque moderne (1914-1989), Paris, Belin, collection L’extrême contemporain, 1990. 256 pages. ISBN 2-7011-1336-9.
Petr Král, Anthologie de la poésie tchèque contemporaine (1945-2000), Paris, Gallimard, collection Poésie/Gallimard n° 373, 2002, 384 pages. ISBN 207042300X.
Hana Voisine-Jechova, Histoire de la littérature tchèque, Paris, Fayard, 2001, 816 pages. ISBN 2-213-60743-5.
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Extraits disponibles
Poèmes · En l’absence de la femme aimée,... · APRÈS LA SAINT-MARTIN I · APRÈS LA SAINT-MARTIN II · La belle dame sans merci · ÉPOQUE · Jadis (et c’était l’hiver) elle... · LE MUR QUI SE BÂTIT LUI-MÊME · MAIS OUI ! · OU BIEN · POUR TOUT ALLER · En revenant le lendemain en Bohême,... · SANS CESSE
Recueils de Vladimir HOLAN sur PoésiesChoisies.net · L’ABÎME DE L’ABÎME · Douleur · Mozartiana · Toscane
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