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Su-yong KIM

Vers la fin des années 80, Alain Malherbe et moi étions à la recherche de poètes inconnus, méconnus. Nous avions donné, dans la collection l’Enjambée, publiée par Edmond Thomas aux éditions Plein Chant, Barbara Sadowska, Haroldo de Campos et Vladimir Holan, il y aurait bientôt Cid Corman. Mais en Asie? Ailleurs qu’au Japon et en Chine, toujours représentés de la même façon ?
Nous avons lu le dossier sur la poésie coréenne contemporaine dans le numéro d’octobre 1985 d’Europe, présenté et traduit par Kim Hwa-Young et Patrick Maurus. Beaucoup de bonnes choses; y compris, parmi les meilleures, des paysages classiques sur soie, des plaintes lyriques. C’est là que nous avons trouvé Kim Su-Yong : juste quelques poèmes, mais d’une force décisive. Un poème qui se construit sous les yeux du lecteur, avec la parole et contre elle, l’affirmation et sa compagne, la négation. Une incroyable liberté de ton, un équilibre à la fin mais instable, jamais la paix. Des poèmes qui gardent leur fraîcheur au travers des lectures et des relectures.
Pourquoi accompagner le traducteur?
La traduction est au poète ce que la copie est au peintre, l’une des meilleures façons d’apprendre.
Aller avec Kim Su-Yong, c’est explorer une voie que l’on n’aura pas à prendre pour soi-même. Par différence, savoir un peu mieux ce qu’est sa propre voix.
Peut-être en sera-t’il de même pour le lecteur. Cette expérience lui est donnée. Il se trouve entraîné d’une poigne de fer dans cette zone de turbulence.
Kim Su- y ong a beaucoup dérangé de son vivant. Il dérange encore.
Pourquoi la poésie serait-elle réservée seulement aux mouchoirs de soie, aux prières profondes? En fait on trouve toute la poésie coréenne chez Kim Su-Yong, l’ancienne comme la moderne. C’est le mélange qui dérange.

En 1945, Kim Su-Yong a 24 ans. Son premier poème est le programme de toute sa vie:
« Ami, maintenant je regarderai en face
Les choses et la nature des choses
Et le nombre et la limite des choses
Et la stupidité des choses et la netteté des choses
Puis je mourrai»

Il lui faudra encore près d’une dizaine d’années pour parvenir à cette présence là.

En 1953, il a 32 ans. Il rencontre l’énergie de la toupie qui tourne sur elle-même, la toute puissance et l’antériorité des choses, du non-humain.
Et il regarde les hommes et lui-même, sa situation parmi les hommes, avec la même exigence. C’est ainsi qu’il se décrit, dans Les requêtes, comme lettré assailli de requêtes et de sollicitations, un rôle dont il ne veut pas, qui place les quémandeurs mais aussi lui-même en position humiliante. Pris dans cette situation fausse, il peut seulement invoquer que la malédiction tombe sur leurs têtes, mais aussi sur la sienne ; finalement c’est sur lui que repose le devoir de transmettre la force de se tenir droit :
Jusqu’au jour où sur votre tête je ferai tomber
Le tonnerre et l’orage
Et s’il n’y a pas de place sur votre tête, sur ma tête
Un temps je vous porterai pour vous faire pousser
Pauvres minables pousses de bambou ».

Toute sa vie il oscille entre la révolte contre les autres et contre lui-même, entre cette révolte et la pleine responsabilité assumée. Il est donc dans la cité, à la tête du cortège des manifestants, comme il a été aussi bien retiré, à la campagne, au milieu de ses poulets voletants, pour écrire.
La révolution de 1960 se présentera à lui comme la résolution de ces contradictions intimes. Le chant qu’il entonnera alors sera à la fois public et absolument personnel. Mais il lui aura fallu, auparavant, se trouver pleinement dans «les choses» telles qu’elles sont.
En 1957, il a 36 ans. La cascade est le tournant, l’accès soudain à la maturité. L’objet vit de sa vie propre, réellement, non par métaphore, il n’est plus l’image imposée par la tradition et renversée par la révolte du poète. C’est l’objet qui se définit lui-même; il a atteint enfin l’impersonnalité. Il se définit par son mouvement-même, dans une absence totale de sentiment, il tombe en lui-même. Vertical.
Les forts, les sublimes poèmes de l’année 1957. Peut-être le lecteur devrait-il commencer la lecture de ce recueil en commençant par cette année là.
Deux ans plus tard, avec la naissance de son enfant, c’est une nouvelle source de sérénité, de compassion, qui s’ouvre à lui. Il retrouve la force de regarder les autres comme ils sont : c’est-à-dire proches de lui-même.

Il est étonnant de constater la continuité des poèmes d’avant la révolution de 1960 et de ceux qui suivent. Il est vrai que l’on trouve à partir de ce moment de nombreux poèmes ironiques, polémiques, dépouillant et retournant les règles de la vie en ville (H). Mais c’est dans l’équilibre instable trouvé précédemment qu’il trouve la force de maintenir sa position radicale. La révolution peut avoir échoué : ses forces sont intactes, sa révolte inchangée. Il est heureux, même dans la défaite, de les retrouver. C’est la satisfaction paradoxale de ce qui apparaît comme un poème de prison :
« La révolution a échoué et je n’ai fait que changer de chambre». (En évoquant cette chambre-là)

Le sentiment d’étrangeté qu’il a éprouvé dans son attention aux choses, sans doute est-il présent aussi dans ses poèmes politiques ; il explore les étrangetés de sa propre position.
Ses poèmes politiques portent une exigence de dignité tellement radicale qu’il se trouve très loin dans l’opposition. L’opposition est devenue l’un de ces objets qu’il regarde dans leurs contradictions et qui vivent par eux-mêmes, dans leur bulle d’étrangeté.
Jusqu’au point où l’ennemi est et n’est plus l’ennemi (L’ennemi (2)).
Tout se contredisant soi-même, tout est mensonge, il est impossible de dire ce qui est et ce qui n’est pas. Et personne ne peut entendre ce qu’il dit, lui, Kim Su-Yong, puisqu’il est dans cette contradiction qui fait fi du sens commun.
C’est sa voix que l’on entend : qui proclame, qui interpelle, qui se demande à lui-même ce qu’il fait là au milieu de la rue en train de battre sa femme avec un parapluie. Mais cette voix très personnelle dit tout l’impersonnel. Cette expression de l’intransigeance dit tout ce qui échappe à la volonté.

La traduction a essayé de ne pas transiger avec l’aigu, le brûlant, l’ambiguïté, le sarcasme, l’exigence, le mélange des tons, des langages et des sentiments jusqu’à l’intérieur d’un même vers, jusque dans les emplois simultanés d’un seul mot.

Il est mort bêtement, renversé par un autobus, en juin 1968. Quel dommage qu’il n’ait vécu plus longtemps. Il était amoureux de sa petite bonne. Depuis 1967, il s’était mis à écrire des vers plus souples, des poèmes plus lyriques, plus liés, plus mélodieux. Il donnait la distance, montagne bleutée vers l’horizon, les longues branches par terre des rosiers rampants.
Il vit toujours. Ce qui était lié à l’époque décantera. Restent, intactes, l’énergie et l’acuité.

(Introduction à Cent poèmes.)

*

Sur Kim Su-Yong, lire aussi les traductions et la présentation de Patrick Maurus, dans le °678, octobre 1985 de la revue Europe (www.europe-revue.info/catalogue.h...).

Un article (en anglais) du frère Anthony de Taizé (Université de Sogang à Séoul, Corée du sud), situe l’oeuvre de Kim Su-Yong dans les luttes politiques de son temps, donne des indications sur sa fortune critique, sur l’influence qu’il exerça et exerce encore sur la poésie coréenne :
www.sogang.ac.kr/~anthony...

Le poète

Extraits disponibles

Poèmes
· LA CASCADE
· PRÈS DES CHAMPS DE LÉGUMES
· LE DÉSESPOIR
· EN ÉVOQUANT CETTE CHAMBRE-LÀ
· L’ENNEMI (1)
· L’ENNEMI (2)
· H
· L’HERBE
· SUR LE JUSTE MILIEU

Recueils de Su-yong KIM sur PoésiesChoisies.net
· Cent poèmes

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