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L’ADIEU |
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats...
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[ Charlotte Delbo, Une connaissance inutile ] |
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile...
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[ Charlotte Delbo, Une connaissance inutile ] |
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
Je lui ai dit...
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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Je lui ai dit
que tu es beau.
Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible.
C’est vrai que cela rend beau
la mort.
Avez-vous remarqué
comme ils sont
les morts, ces temps-ci
comme ils sont jeunes et musclés
les cadavres de cette année.
Elle rajeunit tous les jours
la mort
cette année
un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle
pour vous embellir un vivant...
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle
pour vous embellir un vivant
rendre le visage de l’enfance.
Lui était beau de sa mort
à chaque seconde plus beau
qui allait se poser sur lui
plaquer à son sourire
à ses yeux
à son cœur
à son cœur tout battant
tout vivant.
D’autant plus horrible qu’il était plus beau
d’autant plus horrible qu’ils sont
plus jeunes et plus beaux
tous
couchés côte à côte
beaux pour l’éternité
et fraternels...
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[ Charlotte Delbo, Une connaissance inutile ] |
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Au bruit de la clef dans la serrure, nous nous sommes réveillées. Le jour naissait à peine. La cellule était à peine éclairée. Un soldat, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, a appelé mon nom et m’a ordonné de m’habiller, avec son accent qui transformait les mots, qui donnait aux mots une signification mortelle. «Habillez-vous, si vous voulez voir votre mari - encore.» Il a marqué un temps avant «encore». Une signification mortelle. Il s’est retiré dans le corridor, laissant la porte entrebâillée, pendant que je m’habillais. Mes compagnes de cellule s’étaient levées aussi. Elles me tendaient mes affaires, elles m’aidaient avec des gestes de gentillesse et de pitié, leur seul moyen de m’exprimer leur gentillesse et leur pitié. Encadrée par deux soldats, j’ai traversé des corridors sombres, longs, avec des carrefours et des tournants, un itinéraire compliqué. Les bottes des soldats résonnaient sur les dalles. Nous marchions vite. J’aurais voulu marcher plus vite. Ils m’ont laissée à une cellule dont la porte était ouverte. Appuyé au mur, Georges m’attendait. Je n’oublierai jamais son sourire.
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Nous avons à peine eu le temps de dire tout ce que nous aurions voulu nous dire. Un des soldats m’a appelée: «Madame !», toujours avec son accent qui donnait aux mots une signification mortelle. J’ai répondu par un geste: Attendez. Une minute encore. Laissez-nous une minute, une seconde encore, disait mon geste. Il m’a appelée encore et je n’ai pas quitté la main de Georges. Au troisième appel, il a fallu partir, comme Ondine que le roi des Ondins devait appeler trois fois quand elle disait adieu au Chevalier qui allait mourir. Ondine à la troisième fois oublierait et retournerait au fond des eaux, et comme Ondine je savais que j’oublierai puisque c’est oublier que continuer à respirer, puisque c’est oublier que continuer à se souvenir, et qu’il y a plus de distance entre la vie et la mort qu’entre la terre et l’eau où retournait Ondine pour oublier.
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Les soldats m’ont reconduite à ma cellule. Ils ont voulu me pousser parce que je restais immobile sur le seuil et que je les empêchais de refermer la porte. Je me suis avancée dans la cellule. Mes compagnes sont venues au-devant de moi. J’ai titubé - oh, à peine, un peu comme si je perdais pied - et elles m’ont étendue sur ma couchette. Elles ne m’ont rien demandé. Et moi je ne leur ai rien dit, rien dit de ce que je lui avais dit, à lui qui allait mourir.
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Je lui ai dit que tu es beau. Il était beau de sa mort à chaque seconde plus visible. C’est vrai que cela rend beau la mort. Avez-vous remarqué comme ils sont les morts, ces temps-ci comme ils sont jeunes et musclés les cadavres de cette année. Elle rajeunit tous les jours la mort cette année un petit gars hier n’avait pas dix-neuf ans.
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Je sais bien qu’il n’y a rien comme elle pour vous embellir un vivant rendre le visage de l’enfance. Lui était beau de sa mort à chaque seconde plus beau qui allait se poser sur lui plaquer à son sourire à ses yeux à son cœur à son cœur tout battant tout vivant. D’autant plus horrible qu’il était plus beau d’autant plus horrible qu’ils sont plus jeunes et plus beaux tous couchés côte à côte
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beaux pour l’éternité et fraternels alignés quand on moissonne l’homme comme l’épi l’épi en sa saison le grain mûr l’homme en sa saison à l’été de la révolte quand on couche l’homme comme l’épi le regard en face de l’acier poitrine offerte poitrine crevée cœur troué ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau d’avoir choisi choisi sa vie, choisi sa mort et d’avoir regardé avant.
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beaux pour l’éternité
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alignés
quand on moissonne l’homme comme l’épi
l’épi en sa saison le grain mûr
l’homme en sa saison
à l’été de la révolte
quand on couche l’homme comme l’épi
le regard en face de l’acier
poitrine offerte
poitrine crevée cœur troué
ceux qui avaient choisi.
C’est ce qui le faisait si beau
d’avoir choisi
choisi sa vie, choisi sa mort
et d’avoir regardé avant.
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